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  • Bénédicte Samson

Dalila Dalléas Bouzar. L'huile pour redessiner la trace.

Dernière mise à jour : 5 janv.


Trousseau de peinture à l'huile de Dalila Dalléas Bouzar. Résidence theMatter Avril 2018.

La peinture de Dalila Dalléas Bouzar dégage à la fois une douceur et une force expressive singulières. Parce qu'elle révèle des intimités, celle de l'artiste et de ses sujets, en fouillant au plus profond de leurs mémoires. Parce qu'elle aborde les questions de l'existence, de la fragilité et de la réparation. Qu'elle restitue un rayonnement à celles et ceux que la représentation de l'histoire à malmenés, en transmettant leurs points de vue et en leur rendant avec un grand respect l'humanité et la dignité occultées. L'émotion est là, présente dans les regards francs qui nous sont adressés, les attitudes et les postures des corps et des visages, parfois inachevés, la pudeur et la sensibilité profondes qui émanent des personnages. Mais aussi dans la délicatesse du geste au pinceau, dans la lumière qui jaillit des contrastes comme une forme de résilience et de prise de conscience de soi. Dalila Dalléas Bouzar fait partie de ceux dont le travail, entre introspection, combats intérieurs et résistance, sait déclencher chez chacun d'entre nous une lecture quasi silencieuse, pouvant aller jusqu'au recueillement, tant le sujet se raconte dans une urgence existentielle.



Une résidence au contact.

Plus que jamais et de façon évidente, Dalila Dalléas Bouzar propose par ce travail en totale immersion un décloisonnement de l’art autant dans le temps que dans l’espace. Elle fait voler en éclat la verticalité qui nous a été dictée dans l’histoire de l’art occidental et qui n’a cessé de servir les sociétés dominantes, et signe un véritable manifeste pour l’horizontalité et la construction de nouvelles représentations. En remettant ici, à Dakar, le portrait à l’huile à l’honneur alors qu’il a tendance à disparaître de nos jours, elle fait abstraction de la temporalité tout en cassant les frontières imposées dans l’espace de l’art où ce dernier devrait répondre à une classification réductrice par l’époque, le style voire, pire, la géographie.

C’est alors que la magie opère et que la rencontre se produit. Sur ces routes de sable le salon de peinture de Dalila se pose, sous le regard à la fois surpris et intéressé des habitants du quartier. D’abord à Ouakam, puis à Grand Yoff. Enfants et adultes s’approchent et forment un cercle autour de l’artiste qui, assise derrière son chevalet, les invite à s’asseoir et se faire portraiturer les uns après les autres. L’acte devient alors une performance, d’abord physique, bien sûr créative mais aussi sociale. Dalila Dalléas Bouzar nous dit ce passage qui s’opère dans ce processus de création qui la conduit à pousser ses propres limites et la mène vers une nouvelle dimension artistique. La relation à l’autre, le temps d’un portrait, devient le point central de son travail : les regards se touchent, une bulle se forme entre l’artiste et le modèle, ils se lisent l’un l’autre, donnent mutuellement, en toute confiance.

Les pauses sont rares mais elles se font dans les familles autour d’un plat commun, le temps d’un thé préparé par Junior et Omar, les compagnons de route de Dalila, ou à rire avec les enfants et à échanger des points de vue avec qui en a envie. Et puis il y a le jeune Mamadou Oury, 13 ans, avec son cahier de dessin qui apprend à manier le fusain et à placer son cadre.


Nous retiendrons de cette résidence atypique, outre une galerie de portraits signés par une artiste dont on découvre la générosité de son engagement, une formidable aventure humaine qui prouve à ceux qui veulent l’entendre que l’art, parce qu’il est destiné à l’autre, doit se penser librement et se démocratiser, reste une passerelle fantastique vers les possibles, loin de l’élitisme conventionnel et des stéréotypes dont l’artiste ne cesse de vouloir se séparer.


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