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  • Bénédicte Samson

Amadou Sanogo ou le paradoxe intérieur


Amadou Sanogo. Résidence theMatter Avril 2018.

(Se)Questionner, encore, toujours.

Hommes sans tête avec ou sans porte-voix pour exprimer les maux d'une société en souffrance parce que manipulée, gestes de domination, alignements de points récurrents pour signifier nos questionnements perpétuels, Amadou Sanogo nous incite à l'introspection et à la prise de conscience. Gants de boxe, douches, chaises bancales, cadenas... autant d'attributs et de symboles qui dénoncent mais aussi suggèrent une réaction urgente, un réveil salvateur. Comme cette rare fleur qui se glisse, les couleurs franches et l'apparente naïveté de ses oeuvres nous rappellent à notre nécessaire et vitale humanité. Il émane des toiles de Sanogo une poésie picturale du silence par le fond et les formes qui, immanquablement, nous conduit aux profondeurs de la sagesse proverbiale Bambara.


L'identité par le sens et la forme.

Amadou Sanogo revient à Dakar dans les murs de theMatter pour sa deuxième résidence artistique. Il connaît déjà son terrain de travail mais c’est une nouvelle phase de recherche qui débute. Cette fois-ci encore il ne cherchera pas à livrer des réponses mais il poursuivra son processus de questionnement.


Il pose ses toiles à même le sol, place les fonds, et, en véritable coloriste, fait ses recherches acryliques à partir des couleurs primaires qui constituent sa base chromatique. Puis le personnage est esquissé en premier lieu, sujet central de son œuvre. Viennent ensuite ses attributs, la mise en situation, les objets de dénonciation. Le geste est précis et régulier, contenu et silencieux.


Le Mali vient à nous, d’abord dans la forme de l’exécution. Dès les premiers coups de pinceau qui nous rappellent qu’Amadou Sanogo a démarré par le Bogolan dans les quartiers populaires de Ségou ; lorsqu’il place ses mélanges aqueux à la poire sur les corps ou les visages évoqués, à la manière d’une technique traditionnelle sur tissu basin ; enfin dans les formes à répétition qui peuvent évoquer les langages cosmogoniques et confèrent à l’œuvre d’Amadou Sanogo toute la symbolique et le sens du discours.


Puis dans le fond. D’abord parce que son travail interroge sa propre identité d’homme malien, animiste avant d’être musulman, faisant partie d’une société aux forts régionalismes, imprégné de la sagesse des proverbes bambaras qui ont nourri son enfance. Mais aussi parce qu’il exprime dans une douceur et un silence presque paradoxaux une colère contre une société grippée où chacun regarde ses intérêts et semble refuser le mieux-être collectif. Paresse et démission d’un côté, mensonge et manipulation de l’autre.

Aux interdits et à la démocratie ambigüe qu’il exprime par des porte-voix aux esprits cadenassés, il se demande, par l’application de ce point central du questionnement perpétuel, quand l’interdit sera enfin interdit et à quel genre de liberté le peuple a-t-il droit ?


Un point noir cette fois-ci, comme pour exprimer la gravité de la situation.

Amadou Sanogo n’attend pas une réponse, il interpelle et espère au mieux une prise de conscience de celui qui croise ses toiles. Qui sont ces hommes sans-tête qui nous gouvernent ? En ont-ils la légitimité ? Ces boxeurs qui montent sur le ring mènent-ils un combat juste ? Pourquoi devons-nous accepter qu’ils se douchent de nos propres intérêts pour nourrir constamment les leur ?


Amadou Sanogo est un homme à la parole discrète et mesurée mais un plasticien au verbe franc et déterminé. Il arrache dans son acte de création la liberté de penser et d’agir nécessaire à l’espoir d’un changement. Il ne se veut ni activiste ni en rébellion, mais espère peut-être en toute humilité, aussi par l’esthétique plastique de ses propos, faire sauter quelques verrous et déclencher le début d’une réaction en marche pour un vivre-mieux ensemble.





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