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  • Bénédicte Samson

Les Corps à Corps de Yassine Balbzioui


Gant de travail de Yassine Balbzioui. Résidence theMatter Avril 2018.
Gant de travail de Yassine Balbzioui. Résidence theMatter Avril 2018.

Yassine Balbzioui ou le confort des étranges.

Têtes recouvertes ou zoomorphes, familles de l'étrange et scènes de vie aux confins de l'absurde et du réel, Yassine Balbzioui signifie ce possible basculement d'une vie à priori ordinaire vers des terres inconnues, et l'inconfortable inquiétude des masques que nous arborons à la face du monde. A la fois dérangeantes et drôles, sombres et colorées, posées et exclamatives, ses oeuvres agissent sur nous en miroir et nous ramènent à notre propre existence, à nos non-sens et à notre dualité intérieure. D'une imagination en constant éveil, nourrie de simples "choses" du quotidien qu'il détourne et juxtapose, il nous révèle leur étrangeté à la manière parfois d'un décoiffant cadavre-exquis et nous livre une hybridité à la fois déroutante et délicieuse.


Une résidence theMatter, entre maturation et surgissements.

Yassine Balbzioui démarre sa résidence l’esprit libre. Quand il quitte Marrakech, il ne prévoit pas, il n’a pas un projet précis ; il est venu avec des idées « suspendues » qu’il couchera sur la toile si elles trouvent leur place dans ce nouvel espace-temps.


Il fait d’abord contact avec les lieux, lit les énergies, écoute les choses de ce nouveau quotidien et ressent les gens. Car rien n’est figé. Ce qui surgit dans un espace peut prendre vie ailleurs. L’image photographiée hier ou aujourd’hui reste en mémoire dans son disque dur ; elle exige un temps de maturation de l’intuition qu’elle a fait naître, elle enclenche un processus qui passe par une palette de sentiments, d’émotions et de questionnements, celui de la construction puis de la déconstruction, parfois de l’abandon, et enfin de la reconstruction lorsqu’est venu le moment de prendre des décisions.


C’est alors que le sujet apparaît et que le travail sur la toile peut démarrer. Yassine Balbzioui aime dire qu’il entre en cuisine, qu’il choisit ses ingrédients et cherche à « farcir » ses images pour nous offrir une lecture à plusieurs couches, ou plutôt une multitude de lectures. Il construit ses peintures, va d’abord à l’impression du sujet sur la toile puis il nous livre une histoire, et dans cette histoire d’autres histoires que notre œil verra aujourd’hui ou plus tard, selon notre regard ou nos prédispositions.


Yassine Balbzioui a un rapport à la fois physique et organique avec la peinture à l’huile. Il est engageant, parfois douloureux, sous tension, c’est un corps à corps permanent avec le sujet et la matière. Il pose l’huile d’abord à la main comme s’il devait pénétrer le sujet qu’il fait naître ; viennent ensuite les détails au pinceau, les prises de risque, la révélation de ces histoires dans l’histoire ; et enfin la mise en lumière. L’huile fait sens, progressivement, le « goût » se confirme, la tension s’atténue.


Si ses toiles nous provoquent dans l’instant, elles se livrent avec le temps. Balbzioui ne crée pas pour que nous comprenions son œuvre au premier contact. Il ne cherche pas à ce que la toile se justifie, ce qui pour lui la figerait dans un espace-temps et la condamnerait à une courte existence ; mais il la laisse opérer la maturation du regard de celui qui la découvre et ne doit cesser de la découvrir. L’essentiel reste l’interaction et le questionnement du spectateur, mais aussi l’équilibre à la fois fragile et surprenant entre l’inconfort des inquiétudes signifiées ou ressenties et la légèreté d’un humour systématiquement exprimé. Si la folie semble parfois vouloir prendre le dessus, les génies qui l’habitent et le guident le rappellent à chaque instant à sa responsabilité d’homme avant tout, et de passeur plus spécifiquement en tant qu’artiste.


Yassine Balbzioui est sans aucun doute un artiste physique et hyperactif qui a trouvé, dans la peinture à l’huile, une forme d’exutoire et un moyen d’assouvir son rapport à la matière, d’une part, mais aussi de signifier son engagement. On peut retrouver ces motivations dans ses performances ou encore son tout dernier travail sur la céramique. Et parfois, comme une respiration nécessaire, il s’échappe vers l’aquarelle, l’acrylique ou le fusain, ou encore le bic pour des moments plus légers mais tout aussi inspirés.


Une résidence se termine. Une autre débutera bientôt. Balbzioui repartira de Dakar avec de nouvelles idées « suspendues », après en avoir couché quelques-unes sur nos murs.






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